ORTHOTYPOGRAPHIE

 

     Composante à part entière de l’orthographe d’usage, l’orthotypographie facilite la lecture  -  et la compréhension  -  de n’importe quel texte, par l’application de règles fixées par le raisonnement et par l’usage.

     Les règles orthotypographiques portent sur l’emploi précis des majuscules ou bien des minuscules, l’écriture des nombres soit en toutes lettres, soit en chiffres arabes ou bien encore en chiffres romains, sur l’adoption de la mise entre guillemets ou bien en caractère italique, etc. Des choix constants et rigoureux qui apportent un confort de lecture par l’uniformisation ainsi apporté à un texte, et par le renforcement, du même coup, de la signification des mots et des phrases.

      Nous exposerons sur ce site - à la fois en reproduisant des chroniques parues dans différents journaux et revues, en présentant des « fiches pratiques » et en y ajoutant des tests-exercices (et leurs corrigés)  -  l’essentiel que tout un chacun devrait connaître, même sans être un professionnel de l’écrit et des médias.

 

 

 

L’orthotypographie : une nécessité pleine de finesse

 

 

     Dans ma quelque vingt-cinquième dictée de l’année 2007, j’ai proposé à Liré, le samedi 27 octobre, un texte intitulé « Un cordon-bleu aux cheveux rouges », en respectant le thème souhaité par les Amis du Petit Lyré (avec un « y » !) et les organisateurs des Lyriades de la langue française… À savoir : la cuisine, cet « art des mets », dans le contexte de la Semaine du goût.

     Il y était donc question des plats concoctés, servis, par un maître(-)queux qui était aussi un échanson (« on connaît l’échanson » !) amateur de beaujolais (minuscule pour ce nom commun de vin produit en Beaujolais). Les deux mots en italique font ressortir une des règles essentielles de la langue : bien distinguer les noms propres des noms communs, et réciproquement. Donc, la nécessité d’appliquer les règles d’une des composantes de l’orthographe : l’orthotypographie… Règles que nous présenterons au fil de chroniques dans DLF, en commençant, naturellement, par les généralités.

    

     L’action de la dictée se situant vers 1680, le roi Louis XIV était censé passer dans la région avant de se rendre dans les Pyrénées atlantiques, c’est-à-dire dans la partie dite « atlantique » de la chaîne des Pyrénées. Les départements n’ayant été créés que sous la Révolution, les Pyrénées-Atlantiques (d’abord : Basses-Pyrénées) n’existaient pas encore ! Seule pouvait alors être licite et logique la graphie se référant à une notion purement géographique, et non une orthographe appliquée plus tard à une entité administrative…

     Le piège a néanmoins fonctionné à merveille, car cette différence de graphie entre les notions géographiques et les notions politico-administratives est souvent méconnue. Pourtant, cette différence est récurrente, et doit absolument être maîtrisée : les graphies correspondant aux notions d’entités administratives et politiques comportent quasiment tout le temps, en français, plus de majuscules et des traits d’union.

     Quelques exemples devraient suffire à ancrer dans les cerveaux cette constante orthographique (qui, bien sûr, comprend des exceptions !) :

 

-       On écrit basse Normandie et haute Normandie lorsque c’est la notion géographique qu’il faut exprimer. En revanche, le trait d’union et les majuscules sont obligatoires dans Basse-Normandie et Haute-Normandie, considérés en tant que noms de régions administratives, d’entités politiques.

-       Par bas Rhin, avec « b » minuscule et sans trait d’union, on désigne le cours inférieur du Rhin, sa partie hollandaise ; par Bas-Rhin, avec majuscules et trait d’union, le département français ayant pour chef-lieu Strasbourg.

-       Le terme géographique puy (montagne volcanique) ne prend pas de majuscule quand il n’est pas intégré à un nom d’entité administrative : le puy de Sancy, le puy de Dôme…Mais le nom propre composé Puy-de-Dôme, qui est celui d’un département, prend deux traits d’union et la majuscule à Puy.

-       Le mot générique cap s’écrit avec une minuscule : le cap Horn, le cap Bon, le cap Ferret, le cap Vert…, mais prend la majuscule seulement quand il entre dans une entité administrative (ville, territoire, pays…) : le Cap-Bon, Cap-Ferret, l’archipel-État du Cap-Vert…

 

     La différence à respecter entre une notion géographique et une notion administrative peut ne porter, parfois, que sur la minuscule ou la majuscule à un article : le Mont-Saint-Michel (îlot rocheux) / Le Mont-Saint-Michel (commune installée sur l’îlot.

 

© Jean-Pierre Colignon, Défense de la langue française, n° 226, 4e trimestre 2007.


  



De la hiérarchie en orthotypographie

 

  Il en est de l’orthotypographie comme de la gestion des affaires d’un pays : il faut respecter la hiérarchie – l’importance – des choses. Ainsi, au contraire des publicitaires, nous ne prônons certainement pas l’excès, l’abus, de majuscules, pas plus que le contraire : la suppression injustifiée des capitales. Certes, nous comprenons bien que les publicitaires, entre autres, puissent tenter de capter l’attention des consommateurs, du grand public, en s’affranchissant des conventions et en recourant à des fantaisies, parfois heureuses, parfois médiocres… Et nous sommes bien conscient, personnellement, qu’une campagne publicitaire faisant uniquement appel à l’esprit et à la culture court, hélas, le risque de passer inaperçue, de n’être pas comprise d’un grand nombre de personnes.

     En dehors de ce cas d’espèce, donc, tout usager de la langue française doit connaître et suivre les règles de bon sens instaurées principalement par les professionnels du livre et de la presse à partir de la seconde moitié du xixe siècle, ratifiées par les grammairiens et lexicographes, puis consacrées par l’usage général.

      Il est bien nécessaire, semble-t-il, de rappeler aux scolaires et aux étudiants, voire à une partie du grand public, les fondamentaux de l’orthographe et de l’orthotypographie. En effet, la distinction entre adjectifs et noms communs, d’une part, et noms propres et termes assimilés à des noms propres, d’autre part, n’est pas maîtrisée – de très nombreux exemples le prouvent ! Nous reviendrons donc sur ces généralités au fil de cette chronique…

 

     2008 étant encore une année électorale, puisque les élections municipales ont lieu en mars, parler des noms des partis politiques et de leurs éventuelles factions s’impose.

     Les noms des formations politiques suivent la règle des raisons sociales, des noms de sociétés, des dénominations diverses d’associations. On met une majuscule au premier substantif ainsi qu’aux noms propres ou assimilés figurant dans l’intitulé : Rassemblement du peuple français, Mouvement républicain populaire, Union pour la démocratie française, Front national, Section française de l’Internationale ouvrière, Parti communiste français, Union pour un mouvement populaire, Parti socialiste, Centre national des indépendants et paysans, Ligue communiste révolutionnaire, Lutte ouvrière…

     Un usage qui a perduré jusqu’à récemment dans certains médias consistait à « banaliser » le mot parti, ce qui aboutissait à un traitement inégalitaire – donc antirépublicain ! – entre les mouvements politiques. On n’ira pas jusqu’à dire que c’est à cause de cette inégalité que certains nouveaux mouvements ont écarté de leur dénomination le mot parti…

     Si la dénomination des partis politiques ou de factions commence par un article défini ou par un adjectif précédant un substantif, ces termes prennent eux aussi une majuscule : Les Amis de la Terre, Nouveau Parti socialiste, Nouveau Centre

      Un traitement peu rigoureux de l’orthotypographie peut aboutir à des ambiguïtés ou à des contresens. Ainsi, il faut veiller à bien écrire Nouveau Parti socialiste quand il s’agit du nom exact de la faction créée par M. Arnaud Montebourg, nouveau Parti socialiste si l’on veut parler d’un éventuel nouveau visage de ce parti, et nouveau parti socialiste lorsqu’il s’agit de désigner un mouvement nouveau, dont on ignore l’appellation, entrant dans la mouvance socialiste.

 

© Jean-Pierre Colignon dans Défense de la langue française, 1er trimestre 2008.

 

 

 

L’écriture des nombres (durées et « heures d’horloge »)

 

« Le train de 8 h 47 a deux heures de retard ! »

 

Les œuvres de Georges Courteline sont peut-être moins lues, aujourd’hui, mais l’humoriste auteur a durablement inscrit dans le patrimoine littéraire ses Gaîtés de l’escadron (titre où il est obligatoire de respecter l’orthographe d’époque pour gaîtés) et son autre roman comique inspiré par la vie militaire : Le Train de 8 h 47.

Le temps d’horloge  -  on dit plus couramment, en langage d’imprimerie et de presse, « l’heure d’horloge »  -  s’exprime en chiffres : « Soyez présent à 7 h 30 ! », tandis que les durées s’écrivent « au long », c’est-à-dire en toutes lettres : Elle a mis quatre heures pour arriver à Strasbourg ». Cette distinction bien venue est appliquée en presse, mais beaucoup moins dans les ouvrages « littéraires », où, traditionnellement, tous les nombres sont le plus souvent composés en lettres, sauf les dates. Et cela concerne aussi les heures : « Il était alors dix heures, ou dix heures et demie, et… ». Une vieille règle typographique, encore assez largement en usage, interdit impérativement d’écrire le moindre nombre en chiffres dans les dialogues, y compris les « heures d’horloge » : « Quelle heure est-il donc ?…  -  Je vois que la pendule marque vingt-deux heures ».

Mais cette forme entraîne des confusions : «  Depuis quand je suis là ?… Eh bien, je vous attends depuis deux heures ! ». Que faut-il comprendre ? Que la personne attend depuis

2 heures du matin, ou depuis 14 heures, ou bien que l’attente a été de deux heures ?  Des confusions qui peuvent être graves dans le cas d’affaires criminelles, par exemple : « Selon des sources proches de l’enquête, le témoin principal a déclaré qu’il avait dû attendre deux heures pour téléphoner à la gendarmerie »… Ce « témoin principal », qui peut être un innocent ou bien un coupable, a-t-il voulu affirmer (en disant la vérité… ou en mentant) qu’il avait attendu 2 heures du matin ou bien 14 heures pour joindre la maréchaussée, ou  qu’il avait été contraint d’attendre pendant deux heures ?

Le bon usage, respecté dans les journaux et livres de qualité, est d’écrire en toutes lettres le mot heures quand il n’y a pas de minutes (c’est ce qu’on appelle des « heures rondes ») : Josette est arrivée à 15 heures précises. Mais, s’il y a des minutes, on emploie l’abréviation conventionnelle, le h minuscule (sans point) : nous prendrons le TER de 19 h 56.

Cas particulier : on a la faculté d’écrire midi et minuit ; dans ce cas, les minutes et secondes qui suivent éventuellement se mettent en toutes lettres : les amis se séparèrent vers minuit vingt.

Les minutes et les secondes ne ressortissant pas à la numération décimale, c’est une erreur d’écrire « 7 h 05 » ou « 18 h 03 ». La graphie logique et correcte est : « 7 h 5 » et « 18 h 3 ». Mais un usage vicieux s’est de plus en plus répandu. D’abord, en marine, on a pris de bonne heure l’habitude d’écrire « 1208 » pour « 12 h 8 », ou « 0701 » pour « 7 h 1 ». Puis, surtout, on a assisté à la multiplication des horloges numériques (voire des montres), sans aiguilles, munies d’un zéro à la troisième « case » des chiffres, alors qu’il eût été préférable de ménager là un « blanc », un espace vide… 

Pour des raisons de rapidité et  -  ou  -  de gain de place, les durées figurant dans des rapports, des statistiques, des énumérations  telles que des résultats sportifs, en presse, se mettent très souvent « au court », c’est-à-dire en chiffres arabes : «  1. Hinault, 4 h 32 min 23 s ; 2. Van Impe, 4 h 33 min 45”.

Il en va de même en d’autres circonstances, où la composition en toutes lettres de nombreuses durées ferait excessivement « chasser » le texte (prendrait trop de lignage) et rendrait ce dernier moins lisible. Par exemple, dans des ouvrages de médecine : « Cas n° 76 : au 8e jour, ce malade avait perdu 500 grammes, et, 24 heures après, se retrouvait à 56 kilos… ».

© Jean-Pierre Colignon

 

(Paru dans Défense de la langue française, 2e trimestre 2008.)